Compte-rendu – Conférence plénière

JPentecôte 2015
« La doctrine sociale, des ressources pour l’engagement »
Conférence du P. Luc Dubrulle

Après une célébration de la Pentecôte – enflammée comme il se doit ! – dans l’église Saint-Ignace, nous avons rejoint l’amphi Paul Ricœur de la Catho pour la conférence plénière sur la doctrine sociale de l’Eglise. Avant d’énumérer les principes essentiels de cette doctrine, le Père Luc Dubrulle a tenu à la resituer dans son contexte théologique.

La doctrine sociale de l’Eglise, c’est l’Evangile continué

Pour reprendre la formule du Bienheureux Frédéric Ozanam, « l’Évangile est aussi une doctrine sociale ». Il faut donc repartir du commencement : l’amour vécu au sein de la Trinité qui ne cesse de se déployer. C’est à partir de là qu’on peut comprendre la pensée et l’action des chrétiens dans le monde, non pas comme une discipline à part, encore moins une matière à option, mais bien « l’Evangile continué ». Cet amour, qui ne saurait rester confiné dans un entre-soi divin, crée l’homme. Il le crée dans sa différence sexuée, à la fois « une même chair » et pourtant différente, constituant les hommes comme « frères et sœurs » et manifestant ainsi à tout jamais que la différence n’est pas un obstacle à la fraternité.

L’histoire de la doctrine sociale, c’est celle du déploiement continu de l’amour d’un Père pour toute l’humanité. Un amour qui cherche à rejoindre chacun et qui, après la fin de la vie terrestre de Jésus, nous invite à tout mettre en œuvre pour inclure tous les hommes dans la communion divine.

L’acte fondateur de la doctrine sociale de l’Eglise

Cette histoire a connu à la fin du XIXe siècle un tournant important, avec la conjonction de deux situations radicalement nouvelles.

  • D’une part, à la suite de la révolution industrielle, l’apparition de conditions de vie profondément inhumaines pour les ouvriers et le creusement d’un fossé entre ceux qui détenaient le capital et ceux qui produisaient. C’est ce qu’on appelle alors la « question sociale ».
  • D’autre part, l’évolution occidentale marquée par la sécularisation qui relègue l’Eglise catholique en dehors du pouvoir politique.

Dès lors se pose pour les chrétiens une question : comment la « royauté du Christ » peut-elle s’exprimer, comment Dieu peut-il gouverner et sauver le monde, si l’Église est écartée du pouvoir ? La doctrine sociale constitue précisément la réponse à cette question, dans une vaste recomposition de l’action et de la pensée de l’Église. Elle exprime à la fois l’acceptation d’une donne nouvelle dans la séparation des pouvoirs, et le refus de se laisser reléguer dans une sphère purement spirituelle.

L’acte fondateur de la doctrine sociale, dans son acception moderne, c’est la publication en 1891 par le pape Léon XIII de l’encyclique Rerum Novarum (« Des choses nouvelles »). Ce texte vient en réalité confirmer un mouvement engagé depuis longtemps par des catholiques, prêtres ou laïcs, à travers l’Europe. En France, par exemple, Ozanam, Lamennais, de Coux, etc. en sont les précurseurs. Bien avant Karl Marx, c’est l’archevêque de Cambrai qui dénonce « l’exploitation de l’homme par l’homme ».

La parution de l’encyclique Rerum Novarum suscite un enthousiasme incroyable. Les jeunes de l’ACJF le distribuent à tour de bras, des affiches reproduisant des extraits sont placardées dans Paris. Le texte est lu lors d’assemblée générale d’ouvriers… Le mouvement s’accompagne d’un foisonnement d’initiatives sociales. Des patrons chrétiens mettent en place des mécanismes de « sursalaire familial » qui sont les ancêtres de notre système d’allocations familiales. Des ouvriers s’organisent en coopérative et se dotent de systèmes d’entraide mutuelle. Le syndicalisme chrétien se développe, ainsi que l’action catholique spécialisée…

La doctrine sociale de l’Eglise est bien plus qu’une seule pensée, elle est un sujet agissant

C’est dire combien cet exposé inaugural de la doctrine sociale a pu constituer des « ressources pour l’engagement » des chrétiens dans le monde. Il est important de bien comprendre que la doctrine sociale est bien plus qu’une seule « pensée ». Elle se constitue par la réflexion mais aussi par l’action, dans un mouvement incessant entre les pratiques des communautés chrétiennes face aux défis sans cesse nouveaux, et le discernement des implications de l’Évangile dans le domaine social.

L’importance de Rerum Novarum est telle que les papes suivants publièrent régulièrement des textes dont le nom célèbre l’anniversaire de Rerum Novarum : Quadragesimo Anno (Pie XI, 1931), Octogesimo Anno (Paul VI, 1971), Centesimus Annus (1991, Jean-Paul II), sans oublier Mater et Magistra (Jean XXIII, 1961). Ces textes, ainsi que les autres « encycliques sociales » ont permis au Magistère d’actualiser la doctrine sociale, face aux nouvelles qui se pose. On pense ainsi à Populorum Progressio (1967) où Paul VI aborde la question du développement dans le contexte de ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation.
On le voit : la doctrine sociale ne cesse d’évoluer. Elle n’est pas un objet enfermé dans des textes : elle est un sujet agissant en chacun des chrétiens engagés dans le domaine social, qui contribuent à « continuer l’Evangile ».

Les sept principes de la doctrine sociale de l’Eglise

Au fil de ces enrichissements progressifs, la doctrine sociale chrétienne s’est structurée autour de sept grands principes. Ces principes ont été présentés de manière à la fois théorique et concrète grâce à des extraits vidéos du webdocumentaire « Jeunes & Engagés ». Réalisé par Martin de Lalaubie pour le CERAS, qui était présent à la tribune pour présenter le contexte de chaque extrait, ce webdocu montre comment la doctrine sociale est aujourd’hui mise en œuvre par des jeunes chrétiens, parfois même sans qu’ils aient clairement conscience que leur action participe à cette doctrine.

Autour de la notion centrale de dignité de la personne humaine, qui est la clef de voûte de la doctrine sociale, se déclinent les principes suivants :

  • Le bien commun, le bien du « nous tous » que doit rechercher la société pour le plein épanouissement de chacun, individuellement, et la préservation de la vie collective.
  • L’option préférentielle pour les pauvres : un choix qui n’est pas « optionnel » mais prioritaire, un défi humain et politique auquel nous invite le Christ.
  • La destination universelle des biens : les biens de la terre étant destinés à tous ceux qui habitent la terre, chacun a le droit aujourd’hui et demain d’accéder à ces biens de manière à vivre, à en vivre bien.
  • La solidarité, qui invite à construire un monde où la dignité de chacun relève de la responsabilité de tous.
  • La subsidiarité, qui recherche le niveau le plus juste où doivent être pris les décisions, afin de trouver le meilleur équilibre entre l’exercice du pouvoir par ceux qui dirigent, et le respect de la liberté de chaque personne.
  • La participation, condition nécessaire de la subsidiarité, qui exprime non seulement le droit mais aussi le devoir de chacun de contribuer à la vie collective.

Les questions qu’elle suscite

Comme après la table ronde du samedi matin, les jeunes professionnels ont été nombreux à poser des questions. Tout d’abord pour s’interroger sur la réception par le monde politique de Rerum Novarum à son époque, mais aussi de la doctrine sociale aujourd’hui. Ils n’ont pas manqué non plus de s’interroger sur l’application de cette doctrine à l’Église elle-même, qui ne semble pas toujours donner le meilleur exemple – comme l’a d’ailleurs rappelé sans détour le pape François lui-même. Ils se sont aussi étonnés de ce qu’une doctrine aussi bien structurée intellectuellement puisse conduire à des sensibilités aussi contrastées, voire antagonistes, aussi bien entre les mouvements d’Église qu’en ce qui concerne le positionnement politique des chrétiens. Ils ont enfin souligné plusieurs points sur lesquels la doctrine devrait, selon eux, être actualisée : les nouvelles technologies ou encore la préservation des ressources naturelles et la lutte contre le dérèglement climatique. Sur ce dernier sujet, il se trouve que dans la continuité de l’inflexion portée par Benoît XVI, très sensible à la question environnementale, on attend de manière imminente une prochaine encyclique du pape François.

Pour aller plus loin :