Compte-rendu de la table-ronde : 3 visages d’engagement

C’est l’église Saint-Ignace qui nous a accueillis pour la séquence d’introduction de JPentecôte 2015. Dans ce lieu propice au recueillement, les paroles ont résonné avec d’autant plus de force, avec tout d’abord l’intervention de Mgr Lagleize, plaidoyer pour l’engagement des jeunes chrétiens : dans le monde du travail, en politique, au service de la dignité humaine, notamment auprès des plus pauvres, mais aussi du respect de la Création – avec une instance particulière non seulement pour répondre aux urgences mais aussi pour transformer radicalement les structures économiques et sociales.
Les témoignages des trois jeunes professionnels qui ont animé la table ronde suivante sont venus comme en écho illustrer autant de formes possibles d’engagement pour construire un monde plus juste.

A 35 ans, le parcours professionnel de Myriam Gourlet est déjà riche de deux grandes évolutions. Après avoir commencé comme professeur d’allemand, elle se sent plus attirée par l’entreprise et se retrouve dans la direction financière d’un groupe du CAC 40. Puis la découverte de l’Economie de communion constitue une rencontre décisive. Les réflexions qu’elle y trouve sur l’usage de l’argent et la place des plus pauvres lui font prendre conscience des déséquilibres du monde professionnel où elle évolue. Elle dénonce notamment la segmentation des tâches et la multiplication des procédures de contrôle qui font perdre le sens du travail. Surtout, elle voit que la finance prend une place excessive dans les grands groupes, sans visibilité sur les finalités des investissements. Elle choisit alors à nouveau de changer de cap. Cette fois-ci, en continuité avec son expérience professionnelle précédente, mais dans une entreprise plus petite, où elle trouve une culture plus humaine. Avec ce changement, Myriam renonce délibérément à des perspectives de rémunérations plus élevées : une façon pour elle d’assumer jusqu’au bout les conséquences de ses choix.

Pour sa part, c’est en politique que Flora Gruau a choisi de s’engager. A côté de son activité professionnelle comme chargée d’études dans les retraites complémentaires, à seulement 25 ans, elle conduit l’opposition municipale à Saint-Berthevin, une commune de 7 000 habitants en Mayenne. Elle est aussi conseillère communautaire de Laval Agglomération. Hormis une présence sur une liste municipale dès 2008 – mais en dernière place, non éligible – son engagement politique est récent. Flora rejoint l’équipe de campagne d’un candidat aux législatives en 2012. Cette expérience lui vaut d’être sollicitée pour prendre la tête d’une liste aux municipales 2014. Elle hésite : s’exposer ainsi, parler en public, débattre avec le maire sortant, tout cela ne lui est pas naturel. Pourtant, elle est convaincue qu’il faut s’engager pour porter ses idées. La rencontre des habitants en porte à porte la passionne : elle lui permet de rencontrer ceux qu’on ne voit pas assez. Et de mesurer l’ampleur de la responsabilité politique, qui touche à toutes les dimensions de la vie. Il faut s’intéresser à l’agriculture, au tourisme, à l’éducation, à l’économie… Dans cet engagement multiforme, ce qui motive cette croyante, c’est de réfléchir à la société qu’elle veut construire, au monde qu’elle veut laisser.

Après l’engagement économique et politique, Etienne Villemain, 37 ans, a illustré l’engagement associatif, aux côtés des plus pauvres. Le déclic se fait le 31 décembre 2005 après un épisode sentimental difficile. Au cours d’une retraite aux Béatitudes, il prend l’engagement de se mettre en colocation avec une personne qui vit dans la rue. Une rupture radicale, lui qui travaille dans le journalisme et la communication. Avec un ami, il s’installe dans un appartement, près de l’église Saint-Gervais, et commence la vie avec trois hommes blessés par la vie. Le témoignage d’Etienne sur leurs parcours, et surtout sur la vie avec eux, est poignant. Évoquant, sans détour mais avec pudeur, la déchéance de ces personnes, il rend compte de l’expérience qu’il fait de la présence du Christ quand il est avec eux. Dans cette expérience de la pauvreté humaine, la prière tient une place essentielle – en particulier l’adoration eucharistique à Saint-Gervais et la prière des heures. La dimension spirituelle est essentielle pour tenir dans un engagement aussi radical. Son initiative personnelle se développe : il crée l’Association pour l’amitié (APA), qui organise ces collocations par binôme : un jeune professionnel et une personne qui vivait dans la rue. L’association passe de 6 à 24 personnes, puis 50, puis 200, et essaime maintenant dans plusieurs régions.

Les nombreuses questions adressées aux trois intervenants par les Jeunes Pro ont manifesté l’intérêt de l’auditoire pour ces trois visages d’engagement, et permis d’approfondir les témoignages.

Flora a ainsi reconnu que l’engagement politique prend beaucoup de temps et nécessite une attention forte pour garder l’équilibre avec la vie privée. Le danger est grand de s’enfermer dans la sphère politique et se déconnecter du réel. La pression pousse à en faire toujours : elle a accepté d’être candidate aux départementales, mais n’a pas souhaité s’engager pour les régionales. Il faut savoir se concentrer sur les engagements pris si l’on veut « donner pour de vrai ».

Flora a précisé le rapport entre sa foi et son engagement politique. Profondément laïque, elle n’aime pas trop afficher sa foi mais n’en reste pas moins engagée et a rejoint Esprit Civique, cercle politique qui revendique l’inspiration du christianisme social. Sa foi l’aide pour se recueillir et revenir à l’essentiel, mais aussi pour s’interroger sur les valeurs sur lesquelles elle entend fonder ses choix.

Interrogée sur le caractère partisan de l’engagement politique et la possibilité de rester fidèle à ses propres convictions au sein d’un parti politique, Flora a expliquée qu’elle avait choisi de ne pas avoir la carte d’un parti. Cela lui donne plus de liberté, mais elle reconnaît que les partis restent précieux pour permettre des dynamiques collectives.

Etienne est revenu sur les difficultés de son expérience, reconnaissant être souvent confronté à la violence, surtout avec les personnes qui ont des difficultés à communiquer verbalement. Face aux crises qui n’ont pas manqué dans l’histoire d’APA, Etienne a cherché à s’appuyer sur le Christ. Cette relation avec le Christ était importante bien avant qu’il ne s’engage dans cette aventure : la prière était quotidienne et, petit, il avait chevillé au corps le désir d’être un saint et de faire la volonté de Dieu, quelle que soit la forme que prendrait sa vocation.

Mais comment combiner une telle expérience avec une vie professionnelle et familiale ? Sa vie professionnelle se passe normalement, « dans la journée ». Pour la vie familiale (il est marié et aura bientôt deux enfants) il a fallu s’organiser. Ils vont s’installer dans une maison découpée en plusieurs appartements, avec des personnes issues de la rue à côté.
Cette proximité avec la pauvreté est pour Etienne une façon d’être pleinement chrétien « L’option préférentielle pour les pauvres » dont parle la doctrine sociale chrétienne n’est pas « optionnelle » : c’est un soin particulier qu’il faut avoir. Et les formes de pauvreté sont nombreuses !

Quant à Myriam, invitée à préciser ce qui avait motivé son engagement, elle a expliqué qu’elle recherchait un autre type d’entreprise où l’ouvrier et le patron se côtoient, ce qui lui semble plus favorable pour respecter la dignité de chacun. Elle ne se sent plus prête à travailler dans un grand groupe et préfère les PME. Elle reste bien consciente que la financiarisation de l’économie est une tendance lourde et bien ancrée, mais il faut être « le levain dans la pâte » pour proposer autre chose.

Témoins de trois formes d’engagements très différentes, Flora, Myriam et Etienne ont conclu par un message personnel aux jeunes professionnels réunis pour JPentecôte. Myriam les invite à écouter et rappelle que Dieu aime celui qui se donne dans la joie. Il faut saisir les petites occasions d’y répondre et s’engager petit à petit. Flora insiste aussi sur l’engagement au quotidien, à commencer par les choix de consommation et insiste sur la satisfaction qu’apporte l’engagement, qui permet d’avoir prise sur le monde. Etienne lance aux jeunes réunis qu’ils sont l’avenir de l’Eglise et leur dit : « Foncez ! » en les invitant à la confiance. « N’aie pas peur » : cet appel traverse toute la Bible. Il faut chaque jour demander à Dieu : « que veux-tu de moi aujourd’hui ? »